Voila l'été






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Comité poulpien : qui se cache derrière ?
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L'angoisse de la page blanche


"Le plus grand jeu de mon enfance s'appelait le Ringolevio. C'était un jeu de vie et de mort. Une lutte plus qu'un jeu. Je me rappelle encore les noms de quelques gosses de mon quartier qui sont restés infirmes ou sont morts en cherchant à éviter la capture ou en tentant de s'emparer d'un adversaire.
Le Ringolevio nous préparait à la vie. À la violence, aux iniquités, à la pauvreté, aux guerres. On apprenait à baisser la tête, on apprenait la rapidité et la ruse, les deux conditions essentielles de la survie. On pouvait être un cancre en maths, mais on réussissait.
"

Allongé dans sa chambre d'hôtel, Gabriel interrompit sa lecture. Ringolevio était pour beaucoup un livre culte, le Poulpe était l'un de ceux-là, mal traduit une première fois dans les années soixante-dix, puis longtemps introuvable. Cette nouvelle édition allait réjouir plus d'un fan. Le bouquin, écrit par Emmett Grogan lui-même, racontait sa propre histoire. Une histoire que n'aurait pas reniée le Poulpe. Jeune Irlando-Américain de Brooklyn, Emmett Grogan commençait à se camer à treize ans, puis devenait un cambrioleur de haute volée, avant de partir pour Paris pendant la guerre d'Algérie. Il était ensuite en Allemagne lors de l'affaire du U-2, à Nice pendant la crise de Cuba, faisait un petit détour par la prison italienne de Regina Coeli, avant de s'engager dans l'IRA... Mais Emmett Grogan, c'était surtout le fondateur du légendaire groupe des Diggers de San Francisco qui, en plein trip hippy, "détournaient" vivres, vêtements et logements pour en faire profiter des milliers de nécessiteux, babas ou non. En Amérique, les progressistes n'étaient pas si nombreux et le parcours de Grogan n'en était que plus impressionnant, d'autant plus qu'il s'était toujours évertué à rester dans l'ombre, invisible, anonyme, pensant que c'était là le seul moyen d'accomplir réellement quelque chose.
Rares seraient les idoles dans le petit temple personnel du Poulpe, en admettant qu'un jour il en construise un. Mais le petit joueur de Ringolevio de Brooklyn y figurerait certainement en bonne place.
Ces considérations le ramenaient à la Moskowa. Les gamins du quartier auraient bien pu jouer au Ringolevio. Eux aussi, ils avaient à faire face à la précarité, à l'injustice, à l'insécurité. Le Poulpe se remémora sa discussion de la veille avec Drissa. Obligé de se découvrir un peu pour obtenir quelques renseignements, il avait néanmoins "oublié" de mentionner le véritable but de sa venue, à savoir la disparition inexpliquée des deux macchabées. Il s'était contenté de questionner Drissa sur la vie et les vicissitudes du quartier, histoire de mieux cerner le contexte. Son œil de velours avait fait le reste...
Une chose était sûre : vues depuis le terrain, la situation de délabrement des immeubles, la vétusté et l'insalubrité de la plupart des habitations n'étaient pas l'œuvre naturelle du temps, mais bien le résultat d'une volonté politique et financière. Au-delà des regrets, de la mémoire et du charme qu'on efface, comme si de rien n'était, c'était tout un patrimoine d'habitat social qui disparaissait, toute une vie de quartier qu'on anéantissait, qui prenait ses racines dans le Paris du milieu du XIXème siècle et qui était bien plus apte à répondre aux problèmes d'insertion que les solutions proposées par les promoteurs et les municipalités d'aujourd'hui.
Oui, le quartier était menacé, Drissa en était persuadée, comme tous les habitants, mais par qui ou par quoi, personne ne le savait très bien. Les projets étaient flous pour l'instant. On parlait de bureaux, puis de logements sociaux, une société d'économie mixte de la Ville de Paris était sur le coup, mais un promoteur privé également. Certains habitants avaient déjà fait l'objet d'intimidations, c'est la raison pour laquelle ils s'étaient ligués en association. Le local du 33 de la rue Bonnet était particulièrement visé : il était sous le coup d'un permis de démolir depuis quelques années, mais l'association de la Moskowa le squattait depuis lors et avait réussi à faire retarder la procédure d'expulsion en mettant le DAL sur l'affaire. Apparemment, le tribunal administratif avait accordé par jugement un sursit aux squatters, qui avaient transformé le local en atelier pour enfants, mais le propriétaire ne l'entendait peut-être pas de cette oreille...
Drissa n'en savait pas plus et le Poulpe ne couperait pas à une petite visite à la mairie pour voir de quoi il retournait exactement.
Les magouilles immobilières étaient une chose, la mort de deux jeunes du quartier puis leur évaporation dans la nature en était une autre. Pour l'instant, le Poulpe ne voyait pas très bien le rapport, si rapport il y avait. Et la came dans tout ça ? Drissa n'en avait pas parlé. Là aussi, le Poulpe devrait mener sa petite enquête.
Pas de doute, il avait du pain sur la planche. Et, comme à chaque fois, il avait l'impression de devoir tout réapprendre, de balbutier le b.a.-ba du métier, sans être vraiment certain d'y parvenir. Quelque chose comme l'angoisse de la page blanche quoi...


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