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La vérité est ailleurs
Le téléphone sonna sur le coup de onze heures alors qu'il était en train d'attaquer sa cinquième tartine et son troisième café dans sa chambre d'hôtel. C'était Drissa. Elle avait l'air affolé.
- On peut se voir à midi ? demanda-t-elle précipitamment.
- No problemo. Que puis-je faire pour toi ?
- Je suis au travail, je ne peux pas te raconter ça maintenant. Il s'est passé quelque chose cette nuit...
Le Poulpe frissonna. Ça y était, le petit coup de pouce qu'il attendait tant se présentait enfin.
- Donne-moi l'adresse, je serai là quand tu veux.
- Midi et demi devant la crèche Les Galopins, 113 rue Lamarck. C'est là que je bosse. Je peux compter sur toi ?
- Tu peux, tu peux. À tout de suite.
Le Poulpe sauta dans la douche, puis dans son jean, puis dans ses Doc Martens et atterrit finalement dans la rue, tout excité. Il devait admettre que l'avancement possible de l'affaire n'était pas seul en cause : la familiarité avec laquelle Drissa s'était adressée à lui, comme elle l'aurait fait avec un vieux copain, n'y était pas pour rien. De plus, le Poulpe adorait voler au secours des jolies femmes.
Sur ce point précis, Drissa était plutôt gâtée par la nature, ainsi qu'il put encore le constater en la regardant sortir de la crèche à pas cadencés, comme si elle allait entamer à tout moment une biguine chaloupée. Il admira ses formes longues, insistant sur la cambrure des reins, puis il se décida à aller à sa rencontre.
- Alors ? entama-t-il en se raclant la gorge.
Drissa le fixa avec une sorte de gravité concentrée qui contrastait avec la chaleur sensuelle qui se dégageait de son visage.
- Allons prendre quelque chose, je vais te raconter...
Elle le conduisit à une pasteleria portugaise qui faisait l'angle avec la rue Eugène-Carrière, à deux pas. Drissa commanda des beignets de morue accompagnés de Coca, Gabriel opta pour une omelette au chorizo rincée à la Sagres, la Kro portugaise, en un peu plus fine.
- Alors ? réitéra le Poulpe en attendant les plats.
Drissa se passa la main dans les cheveux.
- Par où commencer... Tu vas me prendre pour une dingue.
Gabriel servit les boissons et secoua la tête en signe de dénégation.
- Sans vouloir jouer les vieux cons, j'en ai vu et entendu pas mal. À côté de moi, Fox Mulder, c'est l'homme de la Picardie...
Drissa se mordit la lèvre mais ce n'était pas pour s'empêcher de rire.
- Je ne t'ai pas tout dit l'autre soir... Il se passe des drôles de trucs dans notre immeuble.
Gabriel se tortilla sur sa chaise.
- Mon père est guadeloupéen, continua Drissa, et ma mère haïtienne. Ils se sont rencontrés à Pointe-à-Pitre dans un restaurant où elle travaillait. Puis mon père a passé un concours de la Poste et ils sont venus en France.
Gabriel tétait sa Sagres en se demandant où elle voulait en venir. Drissa poursuivit.
- Je te dis ça pour situer le contexte. Tu sais qu'aux Antilles, les gens sont très croyants...
- Ou très superstitieux, intervint le Poulpe.
- Comme tu voudras. Ma mère est une haïtienne du Sud, près des Cayes. Là-bas, le vaudou est très présent, ajouta-t-elle en le fixant avec une brusque intensité.
Gabriel repensa à Fox Mulder et aux soirées passées avec Cheryl à se chamailler à propos de sa série favorite. Ce n'était pourtant pas le moment de rigoler même s'il en avait une furieuse envie. Drissa guettait sa réaction avec attention et s'il manifestait la moindre ironie, elle le plaquerait là séance tenante.
- Continue, fit-il, l'air pénétré.
- Comment t'expliquer... La malchance, ou l'absence de chance comme dit ma mère, peut s'abattre sur un lieu, sur des personnes. C'est la référence essentielle dans l'arsenal du vaudou. Elle peut être ponctuelle, comme un accident de voiture, une maladie, ou bien intervenir insidieusement, comme un changement dans la qualité de la vie, qui en colore tous les aspects.
- Tu crois à tout ça ? questionna le Poulpe, au moins aussi étonné par le sérieux de Drissa que par l'étendue de ses connaissances.
- C'est pas le problème. Je te dis ce que tout Antillais tient de ses parents. Ou tout Africain, ou tout Brésilien. Les noms changent mais le fond reste le même.
- Tu me parles bien de vaudou, non ? Quel rapport avec ton immeuble ? Tu ne vas pas me dire comme ta voisine qu'il y a le mauvais il ?
Les plats arrivèrent et interrompirent la conversation. Chacun mastiqua en silence pendant quelques instants puis Gabriel interrogea Drissa du regard, l'enjoignant à continuer.
- Je ne sais pas si je fais bien de te raconter tout ça.... Qu'est-ce que je connais de toi après tout ?
- Laisse tomber, fit Gabriel, maintenant tu en as trop dit... Faut que tu finisses.
- T'as raison, et puis après tout je m'en fous, pour moi tout ça c'est des conneries... Enfin, c'était des conneries.
- Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
- Depuis quelque temps, les petits ennuis s'accumulent autour de nous. D'abord des clés perdues, des portes coincées, du courrier qui n'arrive pas. Et puis des plus gros : en janvier, les tuyaux de chauffage ont gelé et éclaté, nous privant de chaleur pendant trois semaines.
Le Poulpe haussa les épaules :
- Non, mais t'as vu l'état de ton immeuble ? Un miracle qu'il tienne encore debout. Alors les boîtes aux lettres ouvertes, les portes qui se coincent et même le chauffage qui explose, je ne vois rien d'étonnant là-dedans.
- Je sais. Mais deux semaines plus tard, ma mère a perdu son boulot à la mairie. Puis mon frère a chopé la varicelle. Après quoi, il l'a refilée à mon père qui ne l'avait jamais eue.
- Excuse-moi mais tout ça, si emmerdant soit-il, ne me semble hélas que très représentatif de la chierie quotidienne, intervint Gabriel en souriant.
- J'aimerais bien en rigoler comme toi, je t'assure. Mais il n'y a pas que sur nous que les emmerdes tombent. Une voisine s'est fait attaquer, une autre s'est fait cambrioler. Dans notre quartier, ça ne s'était jamais vu. Et puis il y a les deux jeunes d'en face qui...
Les grands yeux verts de Drissa firent place à deux minces fentes qui fixaient un point situé bien au-delà du Poulpe. Il en frissonna presque, puis se reprit.
- Tu les connaissais bien ?
Drissa hésita avant de répondre.
- Je les ai fréquentés pendant un moment...
S'il voulait en savoir plus, il devait jouer cartes sur table. Après tout, elle lui avait fait confiance, c'était à son tour maintenant. Ça passe ou ça casse !
- Je ne t'ai pas tout dit non plus. Je suis là pour eux...
Drissa tourna les yeux vers lui, hiératique et souriante à la fois.
- Je m'en doutais, figure-toi. Les gens qui s'intéressent spontanément à la Moskowa ne courent pas les rues. Si j'ai accepté de te parler, c'est que je savais qu'en retour tu pouvais peut-être nous aider...
Sacré Poulpe ! En matière de psychologie féminine, il ne valait pas un pet de lapin. Lui qui croyait l'avoir habilement manuvrée s'était fait en réalité berner comme un gamin. Ce que femme veut...
- Bien, fit-il beau joueur, maintenant que les choses sont claires, dis-moi tout ce que tu sais sur eux.
- Je veux bien t'aider mais promets-moi une chose.
- Laquelle ?
- Je veux que tu ailles voir mon père ce soir. Je lui ai parlé de toi et il te racontera ce qu'il a vu cette nuit...
- Tu ne veux pas me le dire toi-même ?
Drissa secoua énergiquement la tête, laissant s'exhaler une délicate odeur vanillée de ses cheveux.
- C'est trop pour moi. Soit il est fou et tu riras de tout ce que je t'ai raconté ici. Soit...
La phrase resta en suspens. Le Poulpe lança son grand bras au-dessus de la table et prit l'épaule de Drissa affectueusement.
- Ne t'inquiète pas, j'irai voir ton père.
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