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I walked with a zombi
Après avoir constaté que tout était calme dehors, Gabriel sortit pour raccompagner Drissa jusqu'au bas de l'escalier. Ils restèrent un moment blottis l'un contre l'autre dans la cour, sous la lune laiteuse.
- C'était...
- ... Très bien, compléta le Poulpe.
C'est à cet instant qu'ils entendirent du remue-ménage dans l'immeuble. Des pas mais aussi des bruits plus sourds. Quelqu'un descendait l'escalier, en traînant ou en cognant quelque chose. Drissa et Gabriel se regardèrent, les sens soudain en alerte, puis se séparèrent et attendirent que la personne sorte. Une ombre puis deux se profilèrent dans le couloir. Au moment où le premier visage blafard apparaissait dans l'encadrement de la porte, Drissa, que Gabriel ne soutenait plus, balbutia quelque chose et s'effondra sur le sol. Gabriel comprit instantanément de qui il s'agissait et ne put réprimer un frisson d'horreur. Kamel et Djaoud regardaient droit devant eux sans le voir, sans rien fixer, le visage inexpressif, inhumain, les yeux totalement vides et protubérants, comme s'il n'y avait rien eu derrière. Même pas un regard d'aveugle, un regard d'homme mort, sans la moindre expression vivante. Contrastant avec la lividité de leur visage, leurs langues, aussi noires que des lanières servant à affûter des rasoirs, sortaient de leur bouche et paraissaient démesurément longues. Gabriel resta pétrifié par cette apparition. Les deux créatures tournèrent alors la tête vers la rue, le cerveau animé par une mystérieuse compulsion, et se mirent en marche d'un pas lourd et somnambulique.
Le rêve ou le cauchemar continue, pensa Gabriel. Il se pencha sur Drissa et lui tapota les joues. Elle revint aussitôt à elle et bégaya "J'ai vu Ka..."
- Je sais, répondit Gabriel. Rentre chez toi, je m'en occupe...
Il s'élança dans la cité Durel. Malgré leur démarche traînante, Kamel et Djaoud, ou du moins ce qu'il en restaient, avaient déjà parcouru une bonne trentaine de mètres en direction de la rue Jacques Dolfus. Encore sous le coup de l'émotion, Gabriel se lança à leur poursuite en imitant involontairement leur démarche, aussi raide qu'une planche. La tête de Kamel pendait mollement sur la gauche, tandis que celle de Djaoud oscillait d'avant en arrière comme celle d'un malheureux handicapé mental.
Spectacle hallucinant. Le Poulpe en appelait à toute la rationalité dont il était capable pour ne pas céder à la panique, pour tenir la bride à son imagination. Des morts vivants ! Des morts sortis, sinon de terre, du moins de l'Institut médico-légal ! Des morts au regard vitreux, totalement hébétés, qui traînaient les pieds en plein Paris en une cavalcade lugubre ! Des cadavres supposés décédés depuis maintenant deux bonnes semaines qui réveillaient en lui des fantasmagories trempées dans la poix des ténèbres ! I walked with a Zombi ! Et puis quoi encore ? Quoi en effet ? Cette fois-ci, ce n'était pourtant pas son imagination qui lui jouait des tours...
Arrivés au bout de la cité Durel, les deux créatures traversèrent la rue Jacques-Dolfus sans prêter attention aux voitures qui passaient et se dirigèrent droits comme des i vers une vieille camionnette garée en double file. Là, ils se mirent à gratter désespérément les cloisons de la cabine en produisant des sons stridents avec leurs ongles, comme s'ils cherchaient à creuser la terre recouvrant leur tombe. Ne sachant trop quoi faire, le Poulpe resta un instant tapi dans l'ombre de la cité Durel. Il entendit trop tard un bruit de course dans son dos puis ressentit une violente douleur dans la nuque et sombra dans le néant.
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