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Au train où vont les choses
Quand le train de la mort est en route, impossible de l'arrêter... De retour à l'hôtel Central Montmartre, Gabriel passa deux coups de fil. Le premier, rapide, consista à avertir la flicaille qu'une mauvaise surprise l'attendait au 13 de la rue Jacqueminot à Meudon. Le second fut pour Drissa et là, c'est le Poulpe qui eut une désagréable surprise : chez les Caseneuve, on était inquiet, Drissa n'avait pas été travailler aujourd'hui et elle n'était pas rentrée à la maison...
À peine dix minutes plus tard, Gabriel sonnait à la porte des Caseneuve, assailli par de sombres pressentiments, d'autant plus sombres que la lumière dans la cage d'escalier ne fonctionnait pas. Le père lui ouvrit, une bougie à la main, la mine hagarde.
- Qu'est-ce qui se passe... marmonna-t-il d'une voix sans timbre, où est passée Drissa ? Qu'est-il arrivé à ma petite fille ?
- Du calme, monsieur Caseneuve... Drissa avait peut-être quelque chose à faire, un rendez-vous...
- Il est arrivé quelque chose ! Il est arrivé quelque chose ! intervint, derrière, la mère de Drissa.
Le Poulpe était toujours sur le palier.
- Laissez-moi entrer... On va discuter de ça tranquillement, si possible. Y'a une coupure d'électricité chez vous ?
Joseph Caseneuve s'effaça pour le laisser passer.
- Ça fait deux jours qu'on est sans lumière... Les gars de l'EDF sont venus mais ils n'ont rien pu réparer. D'après eux, tout est normal, ils comprennent pas l'origine de la panne...
Décidément, tout allait de traviole. Le Poulpe prit place sur le tabouret qu'on lui tendait, tandis que les parents s'asseyaient, s'effondraient plutôt, sur un petit canapé. Il renonça à raconter sa découverte gore de la journée et se concentra sur le sort de Drissa.
- Alors vous ne voyez pas d'explication à l'absence de votre fille ? questionna-t-il.
- Aucune... Ce n'est pas son genre de manquer son travail et quand elle ne rentre pas le soir, elle nous prévient toujours, répondit Joseph Caseneuve.
- Elle ne vous a rien dit hier soir ? Elle vous a semblé normale ?
Le père de Drissa consulta sa femme du regard puis fit non de la tête. Il fallait se rendre à l'évidence : Drissa avait disparu.
- Il est arrivé quelque chose, je le sais, je le sens, répéta la mère. C'est de votre faute, on aurait dû partir d'ici... C'est vous qui nous avez dit de rester.
- Doucement, doucement... coupa le père, nous aussi on voulait rester...
- Et puis rien ne prouve que cela ait un rapport, se défendit le Poulpe. Il s'est passé d'autres incidents ces jours-ci ?
Le père Caseneuve secoua la tête.
- Non... À part l'électricité... Ah, si, les voisins du dessus sont partis, on est tout seuls dans l'immeuble maintenant.
- On restera pas ici non plus, je vous jure, fit madame Caseneuve. Dès que Drissa sera revenue, on fiche le camp ! Pourvu qu'elle rentre vite, ma petite fille... ajouta-t-elle, au bord des larmes.
Gabriel ne savait plus où se mettre. Et si elle avait raison, maman Caseneuve ? Si le Poulpe était responsable de la disparition de Drissa... Même s'il refusait encore d'envisager le pire, il s'en voudrait à mort s'il lui arrivait quelque chose. Il fallait agir, et vite.
- Écoutez, voilà ce que je vous propose. Prenez quelques affaires et rejoignez-moi à l'atelier de la rue Bonnet. Vous passerez la nuit là-bas avec le petit, vous serez aussi bien qu'ici. Demain matin, si vous n'avez pas de nouvelles de Drissa, appelez la police.
- Et vous, qu'est-ce que vous allez faire ? demanda Joseph Caseneuve.
- Retrouver Drissa...
Quelques instants plus tard, le Poulpe était rue Bonnet et expliquait la situation à Khams en quelques mots.
- J'ai des amis à la cité Durel qui ont des ennuis. Les Caseneuve, tu connais ?
Khams opina du chef.
- Bien, je veux qu'ils passent la nuit à l'atelier et que tu veilles sur eux. C'est possible ?
- On a des matelas pour faire jouer les gosses. Ça devrait faire des pieux acceptables... Tu veux pas m'en dire un peu plus ?
- Leur fille, Drissa, a disparu. Et j'ai de bonnes raisons de croire qu'eux aussi ils sont menacés... En plus, y'a plus personne dans l'immeuble.
- Bordel... jura Khams en faisant tourner sa casquette des Orlando Magics sur son crâne. C'est ce qui nous guette tous dans le quartier. Si les gens commencent à fuir, c'est foutu !
- Euh... là, c'est un peu particulier je crois, même si la finalité est identique.
- Ziva, explique...
- Ça serait un peu long. Contente-toi de me rendre ce petit service pour l'instant...
- Ça roule ma poule.
- Ils vont pas tarder à débarquer... Je compte sur toi pour les attendre ici... Dis donc, à propos, l'Haïtien, ça te dit quelque chose ?
Khams prit un air étonné.
- L'Haïtien ? Je vois très bien... Un ex de Drissa qui habitait dans son immeuble...
Gabriel sentit le sang quitter ses membres.
- Tu peux répéter s'il te plaît ? Drissa est sortie avec ce type ?
- Ben oui, c'est de notoriété publique, comme on dit. Puisque t'es si copain avec la famille, personne t'a affranchi ?
Gabriel se mit à tourner en rond tel un derviche sous Ecsta.
- Putain ! Mais pourquoi ils ne m'ont rien dit... pourquoi elle ne m'a rien dit ? Trop bon, trop con...
Khams le rattrapa par le bras avant qu'il n'entame un énième tour.
- Eh, calmos amigo... Y'a un rapport avec sa disparition ?
- J'en sais rien, répondit Gabriel, furieux de s'être fait berner. Peut-être, peut-être pas... T'as pas idée d'où pourrait crécher c't'énergumène ?
- Aucune. Il a disparu de la circulation il y a bien six mois.
- C'est pas l'Haïtien mais l'Arlésienne qu'on devrait l'appeler... En tout cas, je vais les retrouver vite fait et elle va s'expliquer.
- Dis donc, toi et Drissa, y'aurait pas...
- Ta gueule, Khams. Tu gardes tout ça pour toi et tu t'occupes de la petite famille, O.K. ?
Khams se mit au garde-à-vous en rigolant tandis que le Poulpe filait déjà à grandes enjambées vers son hôtel.
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