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On croit rêver
Précepte poulpien : cent fois sur l'établi tu remettras ton tentacule... C'est pourquoi, le soir même, Gabriel reprit sa planque dans l'immeuble de Drissa. N'ayant plus à se cacher des habitants de la Moskowa, il décida de s'installer dans l'ex-piaule de Kamel et Djaoud et prit soin d'avertir Khams et les autres de sa présence, afin qu'ils le préviennent s'ils remarquaient quelque chose d'anormal dans le secteur. Il passa également un coup de fil à Drissa pour lui donner de ses nouvelles et l'informer de ses intentions. Ces précautions prises, il s'installa dans les lieux et fit un peu de ménage dans le capharnam tout en réfléchissant à la suite des événements... Gabriel commençait à avoir une petite idée de ce qui pouvait se tramer. Mais avant de passer à l'action, il devait absolument vérifier la véracité des dires de Joseph Caseneuve quant à l'existence de ces foutus zombis. Vrais ou faux morts vivants, sosies ou frères jumeaux des macchabées, ils étaient en tout cas le seul lien qui pouvait le conduire sur les traces de Kamel et Djaoud. Et en toute logique, s'ils étaient venus rôder une fois dans le secteur, ils reviendraient forcément...
Aux alentours de vingt-deux heures, on frappa doucement à la porte de la chambre... C'était Drissa.
- Salut, comment ça va ? demanda-t-elle.
- Bien. Rentre vite... Je t'avais dit de ne venir qu'en cas d'urgence...
- C'en est une, le café va refroidir, répondit-elle en tendant fièrement un pot rempli de café noir fumant.
Gabriel ne put s'empêcher de sourire.
- T'as les tasses qui vont avec ? Parce qu'ici...
Drissa sourit à son tour et sortit deux gobelets en plastique de la poche de sa chemise.
- J'ai pensé que ça tu en aurais besoin si tu voulais vraiment veiller sur nous...
Décidément, cette fille avait tout pour plaire. Gabriel eut du mal à détacher les yeux de son sourire et l'invita à s'asseoir par terre pour boire le café à la lueur des bougies qu'il avait allumées. Sous cet éclairage, la peau de Drissa paraissait plus sombre, sa beauté plus énigmatique. L'atmosphère était propice à la confidence... Gabriel lui raconta la baston de la rue Bonnet, puis les pensées et les doutes qui l'accablaient.
- Pourquoi tu fais tout ça ? demanda-t-elle quand il eut fini.
- Je ne sais pas... Question d'éducation sans doute. Et puis, à l'aube du troisième millénaire, toute la vermine qui pullule me fait gerber. J'aurais quarante ans en l'an 2000. Quand j'étais gamin, cette échéance représentait une promesse d'âge d'or, de renouveau... Et puis tu vois où on en est ! Quand ils ont installé le bidulon à Beaubourg, tu sais le truc qui compte les secondes jusqu'à l'an 2000, je devais avoir vingt et quelques années. J'étais avec une vieille amie à moi, Cheryl, et j'ai fait un serment avec elle : me farcir un maximum de salauds d'ici là. C'est pas une croisade, c'est sans prétention. Je fais juste un peu le ménage sur mon chemin... Si tout le monde en faisait autant...
- Et tu crois qu'il y a du gibier pour toi dans cette affaire ?
- J'en suis persuadé. À commencer par le proprio de votre immeuble... Tu sais des choses sur lui ?
Drissa secoua la tête.
- Que dalle. Je sais même pas qui c'est... Nous, on n'a affaire qu'au syndic, le Cabinet Lelièvre.
- Je connais... Et l'Haïtien, ça te dit quelque chose ?
- L'Haïtien ! Une ombre passa sur le visage de Drissa. C'est mon père qui t'en a parlé ?
- Affirmatif.
- Ça ne m'étonne pas, rigola-t-elle en se reprenant. Mes parents ont fait une fixette sur lui pendant des mois. Ils étaient persuadés qu'il était responsable de tout ce qui leur arrivait de mauvais.
- Qui est-ce ?
- Un ancien locataire de l'immeuble. Personne ne pouvait le sentir et il faut dire qu'il ne faisait rien pour se faire aimer. Jamais un bonjour, jamais un service... Il dormait toute la journée et sortait la nuit, on n'a jamais su ce qu'il trafiquait. Bien sûr, mes parents ont prétendu que c'était un sorcier, qu'il se livrait à des séances vaudou dans sa chambre ou dans la cave... Tu vois le genre !
- Et après ce qui s'est passé, ça te fait toujours marrer ? demanda le Poulpe, titillé par son sixième sens.
- Je sais pas... Le vaudou existe, c'est sûr. Mais pas ici, pas en plein 18ème arrondissement ! Tu sais, je crois que mon père s'est un peu emballé l'autre soir, et moi avec...
Drissa pencha la tête vers la lueur des bougies et tritura avec ses ongles la cire qui dégoulinait. De nouveau, Gabriel resta scotché sur son visage plusieurs secondes, se laissant couler dans ses yeux verts et liquides.
- Et puis quel rapport avec Kamel et Djaoud ? ajouta-t-elle au bout d'un moment.
- Va savoir... répondit-il, se forçant à sortir de la douce torpeur qui l'envahissait. Tu sais où il est passé cet Haïtien ?
- Non. Il a disparu il y a six ou huit mois de ça... Je crois qu'il ne payait plus son loyer depuis longtemps... Il a dû avoir des ennuis et filer en douce.
- Hmm... fit le Poulpe en s'adossant au mur et en dépliant ses grandes jambes auxquelles la position du tailleur ne convenait pas particulièrement.
Un court silence s'installa et chacun se laissa aller à ses pensées. Des pensées convergentes... Tout naturellement, Drissa vint se lover contre Gabriel.
- Cette Cheryl, c'est toujours ta chérie ? susurra Drissa.
- Chhhut... se contenta de répondre Gabriel qui posa le doigt sur la bouche ourlée de Drissa, en caressant les contours avec douceur.
L'étreinte qui s'ensuivit fut chargée, lourde et palpitante comme un ciel d'orage. Ils roulèrent sur le sol, ôtant le minimum. Drissa chevaucha Gabriel qui se laissa faire, envoûté par les effluves de vanille et la sensualité volontaire qui se dégageaient d'elle. La situation insuffla à leurs corps un magnétisme animal. Les cils battants et le ventre gonflé, Drissa mena les ébats comme l'officiante accomplit un rituel sacré, enfilant religieusement l'anneau de latex sacramental puis quêtant la jouissance avec une ferveur quasi hypnotique. Oubliant ses propres limites, ne sachant plus s'il étreignait une déesse ou un démon, Gabriel atteignit rapidement le paroxysme.
Plus tard, Drissa était debout dans la chambre, remettant de l'ordre dans ses vêtements. Un songe de plus dans cette histoire qui décidément ne ressemblait à aucune de celles qu'avait vécues le Poulpe auparavant...
- Tu vois, il n'y a pas que les adeptes du vaudou qui font de la magie... plaisanta-t-elle.
- Je pense en effet que tu as certains pouvoirs, répondit Gabriel, encore tout à sa langueur.
- Tu vas rester longtemps ici ?
- Jusqu'à ce que j'aie élucidé le mystère. Après... ajouta-t-il en pensant sans mauvaise conscience à Cheryl et à son port d'attache du quartier Ledru-Rollin.
- Je sais... fit Drissa en emprisonnant ses cheveux dans un chouchou bigarré.
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