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Toujours fidèle ?
Quand il referma les pages de son actuel livre de chevet, il se sentit l'âme d'un assoiffé.
- Lecouvreur, dit-il d'une voix presque défaillante, te souviens-tu pourquoi ils n'ont pas voulu de toi pour ton service militaire ?
Cochez la bonne case :
1/ Lecouvreur était tubard.
2/ Il a commencé par montrer sa bite à l'adjudant de service.
3/ Il a tout cassé dans la salle d'attente des trois jours.
Il se gratta les cheveux, de la main gauche, tout en faisant de même de l'autre organe parallèle pour son torse.
Il savait d'avance qu'il arriverait à ses fins qu'en mettant à profit de savants mélanges de saveurs, d'idées et de tourments. Sa conviction de bulldozer l'amena tout droit vers une sorte d'amphore qui contenait de la bière artisanale africaine, du Tchoucoutou, fait avec de la palme.
Il espérait s'imprégner de la fille de la photo, la dénommée Christine, Kit pour les intimes.
Avant d'enfiler un premier verre, il se défroqua, pour se sentir plus à l'aise. Il eut d'abord l'impression d'avoir grandi de quelques pouces, mais sa réflexion ne s'arrêta pas là.
Il avait maigri sévèrement, l'effet d'optique était indéniable. Des jambes qui rétrécissent ont toujours l'air plus longues. Il eut un instant de pensée pour Bo Dereck et quelques autres poules de luxe dont on a d'estime que pour la raie sur laquelle elles s'assoient.
Il prit la photo de la fille, et l'examina d'un seul il.
Soudain, alors que son regard oblique filait le long de ses mollets, il remarqua qu'une de ses chaussettes filait. Un énorme fil de laine pendait et ayant un de ces airs de révoltés.
Le corps de Gabriel se fléchit au niveau du bassin, mais en restant raide avec ses restes d'organes, il ne put atteindre ses orteils.
Il s'assit par terre.
Il tira sur le fil. Malheureusement, un doigt de pied au profil dévasté sortait par le nouvel orifice qu'il venait de créer.
Il fit mine de ne pas comprendre ce qui s'était passé.
Son regard invariant scrutait sa boîte à outil. Il prit un morceau de scotch large et cacha l'horreur qu'il venait de révéler au monde.
La fille ne lui disait rien de bien, aucun air de cruauté dans ce regard.
Il aurait fait une très mauvaise Madame Soleil, l'oseille il ne savait qu'en faire.
Le poulpe pouvait se l'imaginer à rouler dans un long couloir circulaire, à la recherche de la burette d'huile qui a pour effet miracle d'éviter tout grincement de roulement.
Les roues sont d'une longueur infinie, on a beau les tourner, elles n'en finissent jamais.
Il but un gobelet et puis un autre.
A défaut d'essayer d'y voir clair, il fit grincer son verre entre ses doigts, histoire de se rappeler le bon vieux temps du cristal. La boucle se scindait en deux, au fur et à mesure que son humeur se fondait à l'alcool. Son foie lui rappelait de mauvais souvenirs de gerbe.
Les entrailles de Lecouvreur sont devenues difficiles aux premières haleurs.
Il s'alluma une cigarette roulée.
Il se dit ceci : " C'est tout de même un comble, que de bosser en tant que représentant, dans un fauteuil roulant pour une usine de godasse " .
La nuit tourna, et la pendule commençait à fléchir.
Fatalement, il en fit de même après de nombreux verres, on peut dire que sa cave en avait pris un certain coup, dans la gueule....
Son lit ne servit qu'à supporter ses vieilles chaussures, lui qui avait dormi sur le plafond des voisins du dessous.
Les parts des anges s'étaient évaporées.
Dans le fût, il ne restait que de sombres souvenirs d'extrêmes besognes ; de la lie, de la mousse, des brindilles.
Une gueule de bois, et un air bien amoché, des doigts gelés qu'on a du mal à plier, voilà le dur et impitoyable lot qui l'attendait.
Il récapitulait.
Moi, Gabriel, dehors c'est la cohue, nauséabonde qui pollue l'air de son de crissement de pneus.
Il se regarda dans la glace, et sa face s'illumina telle un icône.
Il sentit que cela puait dans le coin, notamment la souris, mais aussi des emmerdes, plus grosses les unes que les autres.
Il semblait être de ceux qu'on veut bien affranchir un instant ; mais ce temps lui semblait bien trop court.
Dehors, il faisait si beau qu'on ne pouvait pas voir le soleil même en imagination, les oiseaux n'étaient que de fer, et la gueule de bois n'était pas partie.
Il devait être tard dans la matinée.
Il se mit au beau fixe, la queue penaude presque au niveau des deux genoux pour se rappeler les faits.
L'Union Sportive des Eglantiers, un club de gym pour enfants, du côté de Ménilmontant, n'est pas dans l'annuaire. L'U.S.E. doit bien rester dans quelques souvenirs des gens du coin.
Il décida de téléphoner à Cheryl pour avoir quelques infos sur ce fameux club.
- Salut, c'est Gaby !
- T'as vu l'heure à laquelle tu appelles ! Tu sais bien que c'est dans les heures où je travaille.
- Excuse-moi, mais j'en n'ai pas pour longtemps. Je voudrais juste que tu me rendes un petit service.
Cheryl se rendit compte de la gravité de la situation. Elle se mit momentanément indisponible auprès de la personne dont elle s'occupait à donner divers plaisirs, pour scanner à l'aide de son ordinateur, l'écusson de l'ours en peluche qui constituait un des éléments principaux de sa chambre à coucher.
Elle lui donna aussi les noms de différentes personnes qui auraient pu l'informer sur ce club, notamment Ruth Aubin, une de ces anciennes partenaires sportives qui pouvait avoir quelques photographies intéressantes. Elle lui laissa quelques coordonnées concernant la dite Ruth, qui se ferait, lui avait-elle dit, un plaisir d'entrer dans des explications plus profondes.
Cela promettait.
Comme la gueule de bois ne se dissipait guère, il décida de la dissoudre dans un aspro qu'il avait trouvé dans une ruelle, le soir d'une nuit en solo.
Ses chaussettes ne l'avaient pas quitté. Il n'avait plus qu'à enfiler un slip, un pantalon, et un tee-shirt pour avoir l'air des plus vulgaires.
Il prit son portefeuille, au cas où il aurait été victime d'un éventuel contrôle de papiers, et quelques biffetons qui traînaient sur une commode. D'ailleurs c'était là tout son solde, puisqu'il avait appris qu'il avait été victime de la mode, en faisant partie du grand club des interdits bancaires.
Il voulait comprendre comment arriver à l'escarpe. Dans ses poches, l'ultime document, l'écusson.
C'est en montant dans sa quaterelle qu'il décida de l'examiner à nouveau. L'écusson était entaillé d'une face, couleur or. Dessus en tout petit, parce que le scanner n'est pas une machine à téléporter, étaient écrits deux mots : " Semper Fidelis ", alias toujours fidèle.
Tandis que Paula décidait de manger les fonds de poubelles, les autres gouttaient au festin des rois.
La quaterelle ne voulait pas démarrer au premier tour de clef, mais au second elle se mit à rugir d'un tonnerre de dieu, laissant derrière elle suie et fracas.
La quaterelle alla jusqu'à l'Institut Médico Légal au quai de la Rapée, au niveau des sorties de cercueil.
Il décida d'appeler Victor Zslamensky, un ancien russe naturalisé, ex-danseur au Bolchoï, ex-espion, ex-tueur drogué, qu'il avait sorti du pétrin lors d'une fusillade, qui travaillait à présent à peindre les macchabs, et à les reconstituer avant de les rendre aux familles.
Ce type lui devait un service, et parole de slave, il le savait bien.
Il le fit demander par l'intermédiaire d'un factotum, qui se trouvait à l'entrée sur sa mobylette, prêt à porter un pli urgent.
Le russe arriva, grand baraqué, l'air impitoyable, un vrai slave digne de l'étoile rouge tatouée au-dessus de son oreille gauche.
- Bonjour Gabriel.
- Salut Victor ; quoi de neuf ? Tu t'y fais bien à ta réinsertion ?
- Ca va, ne parle pas trop fort, ils ne connaissent pas ma réelle identité ici. Les temps sont durs de nos jours et il y a assez de délateurs dans le coin pour remplir l'opéra Bastille tout entier. Les cadavres sont de plus en plus nombreux, et bien souvent méconnaissables.
Victor l'invita à entrer. Le hall sentait une sorte d'extrait de liqueur, sans aucun doute de l'éther mélangé à des vestiges de bile. Dans une des salles, un flic seul assis sur un siège en carrelage à lire un canard avec de grosses illustrations, dans une autres des élèves médecins légistes qui buvaient du café chaud, et tout cela dans un silence des plus terribles ; celui de la mort.
Victor l'emmena jusque dans les vestiaires, juste composés de placards métalliques alignés tels de bons GI sur le sol du Koweit avant l'offensive.
Victor sortit une bouteille, du genre gourde, mais en plus petit.
- C'est de la vodka, prends-en. Ca soulage la première fois que l'on vient ici.
- Merci, cela va m'aider à passer une de ces migraines de merde, que j'ai au crâne depuis ce matin.
- Je suppose que tu n'es pas venu pour que je te donne un aspro. As-tu une idée en tête ?
- Ouais, faut que je t'explique. Tu dois être au courant de l'histoire de Paula, la jeune baby-sitter.
Victor le bloqua net. Il lui fit comprendre qu'il y avait pas mal de monde à tourner autour, notamment des types du genre tchèques.
- Le mieux du mieux disait-il, c'est un bonhomme, un dénommé Philippe Hynne, grand, fortement construit, du genre celui qui cogne avant qu'on n'ait pu s'excuser de lui avoir écrasé les nougats, et qui l'a dépouillé avant son autopsie. On a retrouvé son nom grâce à la liste des médecins qui a été signée côté entrée. Les gens de l'accueil laissent passer n'importe qui. Mais ce dont nous sommes certains, c'est de son nom, l'abruti a fourni sa carte d'identité.
- Je vois, mais il y a quelque chose d'autre qui te turlupine.
- Ouais, tu comprends vite ! J'ai été faire un tour dans la salle. Le toubib chef ce jour-là n'avait pas d'élève, et en plus il était victime d'une chiasse monstrueuse.
- Donc tu en as profité pour faire un tour là-haut, entre les bocaux d'organes conservés, les chambres froides et tout le tralala.
- Exactement, au cas où il y aurait un truc à piquer. Figure-toi que j'ai vu quelque chose dont moi seul ai le souvenir, avec le toubib, bien entendu.
- Quoi donc ?
- D'énormes tatouages dans son dos. Tu sais bien, j'ai toujours un appareil photo sur moi, donc je les ai mis en boîte.
- Tu peux m'en filer un exemplaire ?
- C'est pour toi que je les avais fait. Maintenant, nous sommes quittes. Le lendemain, j'ai ouvert par hasard, la chambre, du moins le placard où elle était, un vrai glaçon qu'elle était, et on avait soigneusement découpé la partie du corps concernée. Pour en faire des lampes, je parie.
- Ou bien des Nikes.
- Quoi ?
- Je pensais tout fort ! Les choses se déroulent souvent par hasard chez toi ; la balle dans l'épaule aussi je présume.
- T'inquiète pas pour moi, mais souviens-toi que je ne te dois qu'une seule vie. Je t'ai mis aussi une copie de l'autopsie.
- Ce doit être une véritable bibliothèque chez toi !
- C'est ici chez moi, maintenant. Personne ne pourra me retrouver, je suis actuellement mort, dans le placard 123C.
Gabriel ne lui répondait pas, l'air consterné.
Il décida d'abréger, il prit la route de la suite de l'histoire, en signalant au passage à Victor qu'il pouvait venir boire un verre un de ces quatre soirs, qu'ils pourraient peut-être un jour devenir amis. Victor restait sec.
- Je passerai vendredi soir, acquiesça-t-il en lui tendant la pellicule!
Quand il retourna dans la quaterelle, quelques photos en poches, il pensa à ce corps qu'on venait de découper.
Les helminthes auraient vite fait d'en arriver à bout, une fois sous terre, le plus gros du travail pour eux avait été fait. Un ver est un ver après tout.
Gabriel prit le chemin du retour à la case départ, rue Picpus, lieu damné des mateurs de vie noctambule. Le voisinage n'est pas toujours bon à voir.
Les gosses ne seront plus gardés pendant un certain temps dans ce coin-là.
La quaterelle se gara toute seule comme une grande, à la limite d'un panneau de signalement d'interdiction de stationner. Non loin de là, il y avait une pervenche aux cheveux décolorés et cramés, mais ça on s'en fout, et surtout il y avait un petit photographe à l'enseigne " développement en une heure pétante " , il convint de lui seul d'aller y porter les négatifs en urgence.
Ainsi, ils seraient probablement prêts à son retour du lieu des paniers, des buts à trois points.
Un ou deux slogans lui vinrent en tête : " U.S.E Nike air de rien " ; " Christine et la roue de la fortune " ; " Cramponne-toi, les Eglantiers ne fanent jamais ".
L'adresse de l'homicide n'était qu'à deux pas de rien du tout.
Dans l'entre cour, les poubelles avaient repris leurs places d'origine, ou du moins elles n'étaient plus à la même place que celles du journal, c'est-à-dire en vrac.
Les flics aiment vraiment fouiller dans la merde ma parole.
Ce jour-là, ils avaient été pires que des chiens affamés pour éventrer des sacs poubelles ainsi. Ou bien cherchaient-ils des indices du genre Cluedo.
Peut-être y en avait-il une dans un quelconque commissariat de quartier, à servir de pièce à conviction, emballée dans du Cellophane.
Gabriel se mit un doigt dans le nez pour en extraire une de ses crottes maison, qu'il lança le long d'un amas de terre, derrière une sorte de caniveau, dans lequel se vidait une gouttière.
Il fixa le ciel, qui n'était toujours pas découvert, en espérant voir la fenêtre des Zazous, nom gracieusement illustré dans le canard.
- Zazou par ci, Zazou-Zazou par là.
Pas la peine de hurler, il suffisait de regarder les boîtes aux lettres, et d'enjamber les escaliers.
Gabriel sonna, juste une fois et la porte s'ouvrit. Une jolie femme, la quarantaine, fausse blonde, de nombreux bridges, montra une partie de son anatomie, avant de s'exclamer.
- C'est encore la police.
- Oui, répondit-il, n'ayant rien d'autre à dire.
Elle le laissa entrer, il sentait le malaise qui affublait cette honorable famille de petit bourgeois.
- Monsieur l'inspecteur Ynne est passé ce matin, avec son camarade Vlad pour chercher les effets de la jeune Paula. Mais malheureusement nous avons découvert pas plus tard qu'hier soir, moi et mon mari, qu'elle avait oublié une cassette vidéo qui était restée dans le magnétoscope. Vous savez les autres policiers qui sont venus ce matin très tôt, en uniforme étaient beaucoup moins sympathiques, ils avaient l'air intrigués.
- Je m'en excuse Madame (gros mensonge).
La femme lui parla de tout ce qui s'était déroulé depuis le soir du meurtre. Les policiers avaient même soupçonné son mari de l'avoir sauvagement agressée, pour acquérir une petite faveur, mais ils ont vite compris qu'ils s'étaient trompés.
Elle semblait plus se préoccuper du choc psychologique occasionné à leur gosse, qu'à la mort de la gamine.
Gabriel lui demanda si elle n'avait pas un peu de nourriture à lui proposer, car il n'avait pas grignoté la moindre miette depuis quarante-huit heures, ceci selon des besoins de son prétendu service. La femme lui prépara un petit plateau bien garni en charcuterie. Elle lui fit remarquer qu'il n'était pas bien épais.
- La fille ne vous avait pas semblé soucieuse, étrange, droguée.
- Oh que non ! C'est ma belle sur qui me l'avait suggérée. Elle s'occupait de nombreux enfants dans le quartier, et jamais le moindre problème.
La femme lui remit la K7 vidéo, en lui faisant comprendre qu'ils n'avaient pas eu l'indélicatesse de la visionner. Lecouvreur hochait de la tête, en ayant l'air prosterné, mais aussi l'air d'une personne dont les âmes reprenaient du poil de la bête, revivifier par la bonne pitance. Il la remercia, et s'en alla.
- Ce n'est pas la peine d'avertir mon supérieur, il doit m'attendre à l'heure qu'il est dans le bas de la rue.
Yann
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