Pourtant, il faut bien admettre que l'univers à géométrie variable, qui constitue toute
la structure interne des épisodes, n'est rien sans le personnage omniprésent de la série :
Gabriel Lecouvreur. Il paraît donc important de se pencher sur sa vie, ses méthodes, ses buts, et
tout ce qui a semblé être nécessaire à Pouy dans l'élaboration de ce «Maigret
du troisième type»(9).
Son histoire
Dans la série, celui qui se fait appeler Le Poulpe, «en raison de ses bras plus longs que la
normale»(10), bénéficie d'une solide «histoire personnelle»,
c'est-à-dire qu'il a un passé plus ou moins connu, et qui va nous être révélé
au fur et à mesure des épisodes. Ainsi, c'est par touches, par simple allusion qu'on apprend qu'il
est orphelin, n'ayant gardé de ses parents, morts dans un accident de voiture, que de vagues souvenirs.
Puis, dans un autre épisode, on apprend qu'il a été recueilli par son oncle propriétaire
d'une quincaillerie. Encore plus intéressant, certains détails dans des épisodes deviennent
le fil conducteur d'autres aventures. C'est le cas par exemple dans Un trou dans la zone, de Franck Pavloff, où
Le Poulpe, dans une conversation au sujet des mouvements d'extrême-droite, laisse entendre qu'il a «déjà
eu affaire à eux en 79, mais c'est une vieille histoire»(11).
Il ne s'appesantit pas plus sur ce sujet, et il faut attendre Le G.A.L, l'égout, c'est-à-dire quelques
dix épisodes plus loin pour trouver une explication à cette phrase. Le lecteur, directement impliqué
dans ce déroulement quasi naturel des événements, se fabrique une image de plus en plus claire
de Gabriel, et les zones d'ombres se révélant petit à petit, on arrive à s'en faire
une idée nette. L'intérêt d'un tel procédé est donc double : d'une part, il fournit
aux auteurs une source énorme de biais à utiliser, et de détails à éclairer,
et d'autre part, mettant le lecteur à contribution, en lui faisant construire Le Poulpe avec les données
qu'on veut bien lui fournir, ce procédé oblige le lecteur à une fidélité de
tous les instants, et à des associations constantes.
Il est bien sur hors de question de passer sous silence ce qui fait du Poulpe un personnage de polars si particulier
: ses méthodes. N'étant absolument pas mandaté par la loi pour faire régner l'ordre,
à l'instar des enquêteurs traditionnels, Le Poulpe n'entretient avec la loi que des rapports très
distants, et éminemment conflictuels, ce qui n'a, au demeurant rien de choquant pour un anarchiste. Dans
cette série, la police est représentée par un inspecteur des Renseignements Généraux,
Jacques Vergeat, dont la bêtise et la vacuité se conjuguent à une haine viscérale pour
Gabriel. Il faut dire que leur façon d'agir diffère grandement. En un mot, Le Poulpe n'agit que par
instinct. C'est au Pied de Porc à la Sainte-Scolasse que démarrent toutes ses enquêtes. Au
début, il »plonge distraitement le regard»(12) dans le
journal, généralement le Parisien, puis il ressent vite «ce picotement si caractéristique
à l'arrière du bulbe»(13), signe avant-coureur de l'appel
de l'aventure. Cette scène se répète, avec quelques variantes, dans chaque épisode
du Poulpe, et constitue le point de départ de l'enquête (et le point d'accroche avec l'exposition
du premier chapitre). Gabriel n'est donc pas un policier, pas plus qu'un mercenaire, il fouille, par simple curiosité,
dans tous les «désordres apparents du quotidien»(14). N'étant
logiquement pas rémunéré, il lui arrive fréquemment de se servir, afin de pouvoir payer
les multiples réparations de son avion, le Polikarpov. Il lui arrive aussi d'en confier une grande part
aux familles des victimes. Son rapport à l'argent est parfaitement défini dans ces lignes de Claude
Mesplède, évoquant le retour du Poulpe après une de ces aventures mouvementées :
«Il tâta son sac à dos rebondi. De toute façon, l'autre fumier n'en ferait plus usage.
Il en avait filé la moitié à Paco, en lui demandant de faire le partage avec ceux de Toulouse
qu'il aimait bien. Ce qui pouvait faire du monde.»(15).
Un héros très discret
La discrétion est de mise dans toutes ses enquêtes. Recherché par la police, ou plutôt
surveillé pour ses agissements trop mystérieux pour être honnête, Le Poulpe est un personnage
étrange, qui pique la curiosité des forces de l'ordre. C'est d'ailleurs ce qui séduit le lecteur.
L'évolution constante
Evidemment, d'autres ingrédients sont nécessaires pour intéresser le lecteur, et nul
doute qu'une partie de l'engouement suscité par cette collection vient de sa capacité à évoluer,
tout en gardant une ligne directrice. Gabriel va donc, au fil des aventures prendre de l'importance, s'étoffer,
et l'on arrive, petit à petit à construire un personnage entier. On touche d'ailleurs un point important,
puisque, contrairement à beaucoup d'autres séries où le héros nous est donné
tel quel, on serait tenté de dire en bloc, la collection du Poulpe ne nous fournit un héros que partiellement
; il est sujet à des changements, il évolue, et surtout son passé ne nous est délivré
que par bribes et allusions. Ce n'est donc pas un personnage figé, ni même un héros en construction,
mais plutôt un personnage en reconstruction permanente. Cet état de fait résulte directement
du changement constant d'auteur, qui permet le renouvellement. On ne peut pourtant pas dire que les aventures du
Poulpe se suivent, puisqu'elles n'ont pas de liens chronologiques, mais il faut bien remarquer que les auteurs
s'inspirent de ce qui a déjà été fait, en prenant garde de ne pas aller à l'inverse
d'un certain déroulement logique.
Néanmoins, les détails, les petites erreurs sont nombreuses. Ainsi, Gabriel fume dans certains épisodes
de la collection, et pas dans d'autres, puis on apprend qu'il a arrêté de fumer. De même, lui
qui est un amateur éclairé dans le domaine de la bière, va se laisser aller à critiquer
telle ou telle marque, en jurant de ne jamais y tremper les lèvres, pour, dans un autre opus s'en délecter.
On pourrait multiplier les exemples de ces petits accrocs à la cohésion du personnage, de ces entorses
à la réalité mise en place dans les épisodes qui précèdent, mais l'important
est de se questionner sur l'enjeu de ces infimes dissonances. Bien loin de nuire à l'unicité et à
la véracité du personnage, elles nous renseignent sur l'image que l'on a du Poulpe, et nous conforte
ou nous détrompe sur cette vision. Il existe un jeu entre l'auteur, dont on sait que les erreurs n'en sont
le plus souvent pas, et le lecteur. L'idée est, en apportant ou en enlevant des caractéristiques
propres au personnage, de façonner une vie qui puisse être , ou du moins sembler réelle. Le
postulat tacite réside dans le fait que Gabriel vie, évolue, et donc commet des erreurs, erreurs
qui trouvent un écho dans les divergences entre les auteurs au sujet des boissons houblonneuses ou autres
sujets de faible importance. On ne verra jamais Le Poulpe partager les théories du Pape sur l'avortement,
ou adhérer au Front National. Les vrais débats, les vraies prises de position sont invariables, tranchés,
immuables comme l'est son engagement. On peut donc dire de ces accrocs, de ces invraisemblances, qu'ils concourent
plus à rendre le personnage réel et crédible qu'à installer le doute dans l'esprit
du lecteur. S'il était nécessaire, voire primordial de se pencher sur le personnage principal de
la collection, pour en identifier l'essence, ce qui en fait un héros si particulier, mais aussi pour se
rendre pleinement compte de son originalité, et de sa façon unique de «faire vrai», par
le biais, on l'a vu, de tout un lot de correspondances/dissonances, il n'en demeure pas moins, et c'est heureux,
que d'autres protagonistes viennent pimenter le récit, et lui donner une vigueur nécessaire à
tout bon polar.
La suite...
(9)-Jean-Bernard Pouy. Entretien paru dans le Nouvel Observateur (16/22 janv.97).
(10)-Roger Martin. Le G.A.L, l'égout. Ed. Baleine (1996), p.22.
(11)-Franck Pavloff. Un trou dans la zone. Ed. Baleine (1996), p.73.
(12)-Pascal Dessaint. Les pis rennais. Ed. Baleine (1996), p.16.
(13)-Pascal Dessaint. Les pis rennais. Ed. Baleine (1996), p.16.
(14)-Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
(15)-Claude Mesplède. Le cantique des cantines. Ed. Baleine (1996), p.136.
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