
Décryptage du réel
Introduction
Chapître 1
Chapître 2
Chapître 3
Conclusion
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Mise à jour :
1er juin 1999
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Conclusion |
Le Poulpe
une tentative de décryptage du réel
Conclusion
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Avant de conclure cette étude, il semble nécessaire de récapituler les différents points
de l'analyse, pour en avoir une vision globale. On a vu dans un premier temps ce qui constituait le projet de Jean-Bernard
Pouy. En s'efforçant de décortiquer chaque rouage de son idée, on a pu se rendre compte, d'une
part de l'originalité de la démarche, et d'autre part de la grande rigueur d'un projet qui pouvait
paraître fantaisiste de prime abord. Au lieu de ça, on découvre une série parfaitement
cohérente, qui puise une grande partie de son intérêt dans les multiples contributions qui
forment la collection. Si les contraintes de Pouy, contenues dans le cahier des charges ont su imposer une
cohérence interne totale, en insistant sur ce qui devait faire l'originalité de la collection, il
n'en demeure pas moins que «chaque auteur ne se coulera pas dans un moule rigide, mais apportera sa version
du personnage»(101).Vont donc s'agencer les personnages, selon la
volonté de chaque écrivain ; de la sorte, on ne va plus pouvoir parler de rôles secondaires,
chaque élément de la série prenant de l'importance dans les différents épisodes.
Les règles édictées par Pouy dans le but de fournir une image précise de son projet
fournissent aux auteurs l'occasion de développer des pans entiers de l'univers où gravite le personnage
principal, Gabriel Lecouvreur. La grande rigueur du projet est donc parfaitement en phase avec la volonté
créatrice des écrivains. Aussi, Le Poulpe va subir, au fil des aventures, des évolutions,
voire même des changements, qui, bien loin de briser l'authenticité du personnage, en garantissent
au contraire l'évolution permanente. On a donc l'impression d'un univers en mouvement, dont les épisodes
balayent du regard des détails, pour en donner finalement un aperçu général. Quant
aux protagonistes, humains ou lieux, tous se rejoignent dans une sorte de tableau, témoignage des auteurs
de leur attachement à une région, un quartier, un style de vie. C'est donc de la contrainte, de l'élaboration
d'un cahier des charges que naissent la vitalité et la liberté, et tout se passe comme si le cadre,
pourtant très bien délimité par Pouy, se fondait à chaque contribution dans une version
neuve. Loin de se concurrencer, les épisodes se font écho, en une recréation constante.
C'est autour du personnage principal, Gabriel Lecouvreur, que vont se cristalliser d'une part, les traits fictionnels,
et tous les artifices du roman noir, et d'autre part, les stigmates du monde réel, c'est-à-dire,
les prises de position des différents auteurs. On a pu voir que Le Poulpe n'était pas un personnage
traditionnel dans le roman noir, en tous cas pas dans le rôle du principal protagoniste, et il apparaît
que ce dernier véhicule une éthique particulière qui va différencier son comportement,
et donc ses enquêtes, des autres héros de polars. Evidemment, derrière Le Poulpe, on retrouve
des auteurs qui, s'ils bénéficient pour la plupart d'une grande estime de la part du public, sont
aussi connus pour leurs prises de position. Ils sont des écrivains engagés, dans le sens où
ils
prennent part, à leur façon, et à leur niveau, au démantèlement d'un ordre en
place.
Aussi, quand des allusions sont faites au passé révolutionnaire de nos sociétés, on
doit y voir une vision réflexive et si peu déformée de notre actualité. Tout se passe
comme si Le Poulpe, et avec lui tout l'univers de la collection servaient de pivot entre un monde révolu
et le monde actuel ; de la sorte, on ne manque pas de dresser des comparaisons, ou de pointer les différences
entre la culture du passé et celle qui s'édifie à l'heure actuelle. Le message délivré
est donc un peu celui de la compréhension globale de notre environnement et de ses enjeux, dans le but de
prendre part à l'action collective.
Enfin, on a pu s'interroger sur l'appartenance de cette série au genre du roman noir. Dotée d'incontestables
points communs, il est évident que la collection Le Poulpe est une des formes du polar. Ainsi, les thèmes
chers à ces productions populaires tels que le danger, l'aventure et l'érotisme sont présents
dans les différents épisodes. Il y a indéniablement des similitudes, tout au moins formelles
avec le roman noir. D'ailleurs, c'est le souhait de Pouy qui introduit son projet en le définissant comme
«une collection de romans noirs populaires»(102). Il n'émet
aucun doute sur le rapport entre la collection et le polar, c'est même ce qui définit en premier lieu
la série. Ce faisant, Jean-Bernard pouy veut montrer son attachement à la culture populaire avec
laquelle il désire renouer. Par la suite, il expliquera sa volonté de trancher avec une certaine
forme de la littérature de gare, représentée par des séries comme SAS ou Exécuteur.
On trouve par là même des différences notoires et souvent voulues avec un certain type de polars.
Or, et c'est là tout le problème, ces divergences vont éloigner la collection de la notion
de roman noir, l'éloignant de l'idée que le lectorat se fait de la littérature populaire.
On peut pourtant statuer sur ce problème en définissant ce type d'ouvrage comme un genre dans le
genre, c'est-à-dire qu'il bénéficie de spécificités, de points bien particuliers
qui en font une série unique, tout en gardant l'héritage populaire du roman noir. On en arrive au
principe même de la littérature populaire, qui est de reprendre un schéma connu, tout en lui
insufflant de la nouveauté. L'intérêt de ce type de littérature est certainement qu'il
ne fonctionne pas par exclusion (et pour cause, le genre entier est exclu du canon littéraire), mais par
affinités, par points communs. Les écrits qui se
retrouvent classés dans le genre populaire sont réunies par ce qui leur est commun, et pas par ce
qui les isole. On va trouver des productions sans rapport apparent avec d'autres, et qui pourtant sont réunis
par le traitement que certains leur réservent : «elles sont unies, et c'est paradoxal, par l'exclusion
dont elles sont la victime. L'enseignement qu'on peut tirer de cela réside certainement dans l'impossibilité
de coller une étiquette définitive sur un projet qui d'une part n'est pas fini, et d'autre part est
en perpétuelle mutation. D'ailleurs, il n'est pas besoin d'identifier cette collection autrement que par
l'appellation de littérature populaire, puisque c'est ce vers quoi elle tend. Renouant avec la tradition
du roman populaire, les auteurs du Poulpe rejoignent directement la démarche qu'on trouve toujours dans
ce type de productions : transformer ce qui existe déjà en inculquant une touche personnelle ; en
apportant de la nouveauté au roman populaire, ils en font une production unique, ni toute à fait
différente, ni tout à fait la même.
On dispose d'une seule certitude concernant ces ouvrages : ils produisent une réaction. Ne délaissant
pas l'intrigue fictionnelle au profit de la simple propagande, cette série dépasse pourtant le cadre
strict du roman, pour favoriser une réflexion politique. Si, au premier abord, on peut considérer
les aventures du Poulpe comme un exutoire, en le voyant réduire au néant des problèmes qu'on
est loin d'avoir résolu, on se rend bien vite compte que les enquêtes de Gabriel Lecouvreur ne sont
pas des freins à l'action, mais la favorisent plutôt. L'engagement politique de la série sert
de vecteur, et permet à une information libérée des pressions médiatiques et financières
de circuler. Les épisodes du Poulpe entraînent la prise de conscience du lectorat, qui, par voie de
conséquence, perd son statut de consommateur pour accéder à celui de pôle de communication,
de relais. Le lecteur est impliqué dans l'ouvrage, et se trouve confronté à un univers tellement
proche du sien qu'il force la comparaison, et donc la prise de conscience.
Essayer de cerner cette collection une fois pour toute est impossible. N'étant pas achevée, et bénéficiant
de contributions toujours différentes, elle évolue, tout comme son image et l'impact qu'elle peut
avoir sur un lectorat toujours plus large. A titre d'exemple, il faut savoir que le quotidien Libération
a ouvert ses pages au Poulpe, l'espace d'un été, pour faire connaître la série. De même,
et c'est beaucoup plus surprenant, la collection a fait l'objet d'articles de la part de magazines que l'on suppose
loin du monde littéraire : ainsi, les hebdomadaires «Télé 7 jours» et «Voici»
ont publié la critique de certains épisodes, au moment de leur sortie. Tout ceci nous prouve que
la collection n'est pas figée, et encore moins réservée à une prétendue élite.
Si, au début, la série n'était connue que par peu de monde, le plus souvent des amateurs de
polars, ou des militants attirés par le contenu politique des ouvrages, il faut se rendre à l'évidence
qu'aujourd'hui elle s'échappe du «carcan» dans lequel elle risquait de rester, celui des initiés,
pour rejoindre le rang beaucoup plus enviable de littérature populaire. S'il est vrai que cette appellation
pouvait paraître en partie fausse au début de la collection, nul doute que s'amorce désormais
une nouvelle approche de la série. Débarrassée d'une confidentialité qui ne pouvait
que lui nuire, elle bénéficie enfin d'une notoriété populaire. Finalement, tout est
donc réuni pour que les messages politiques présents dans la collection Le Poulpe et la réflexion
qu'ils suscitent prennent effet, et tendent à rendre à tous le droit, petit à petit confisqué,
de prendre son destin en main.
(101)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
(102)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges. |
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