On doit donc essayer de trouver un angle d'analyse plus probant. Faute de pouvoir clairement cerner le genre
en présence dans cette série, il convient de se préoccuper de son sens. On a vu plus haut
dans l'étude les volontés des auteurs, qui passent par l'engagement politique, au sens le plus noble
du terme, c'est-à-dire sans faire le jeu d'une «quelconque chapelle politique»(97). Or, il paraît maintenant déterminant de s'attacher à analyser la réception,
non plus de ces ouvrages d'un point de vue formel, mais plutôt ce qu'ils entraînent, l'effet qu'ils
produisent. Savoir ce qui motive les écrivains du Poulpe dans l'élaboration d'un projet comme celui-ci
est important, mais arriver à déceler l'impact réel de ces écrits sur le lecteur l'est
au moins autant. C'est l'effet produit qui conditionne toute la collection, et il semble que ce soit par le biais
de la réception que l'on cerne le mieux l'essence de la série, et par là même, son genre
et sa finalité.
Bien évidemment, la perception qu'a le public à la lecture de ces ouvrages est difficile à
cerner et à décrire pour l'évidente raison qu'il y a autant de comportements, d'approches
et d'opinions que de lecteurs ; il semble pourtant possible de dégager des attitudes générales,
afin d'ébaucher une analyse de l'impact causé par cette collection. De la même façon
qu'il y a des phases bien particulières et bien distinctes dans l'engagement, cette série fournit
des pistes, des angles d'attaque en rapport direct avec son contenu latent : prendre part au réel.
Un exutoire
En premier lieu, cette série a une fonction d'exutoire. Les aventures, on l'a vu, sont nombreuses, et bénéficient
du réalisme le plus abouti ; elles s'intègrent de plein pied dans la réalité. De plus,
la parution des épisodes étant soutenue et régulière, les thèmes abordés
sont en phase avec l'actualité, permettant de cette façon une prise de position. On ne peut, si l'on
désire comprendre pleinement les aventures, laisser de côté l'implication de ses auteurs, et
la teinte politique dont elle est colorée. Aussi, le lecteur procède-t-il nécessairement à
une approche politique du sujet traité, sujet qui est la plupart du temps en relation directe avec des faits
réels. Il n'est donc en rien étonnant qu'on dresse une comparaison entre la fiction et la réalité,
ou plus exactement entre la réalité fictionnelle et la réalité réelle. C'est
ainsi qu'on se rend compte que la ligne de démarcation entre les deux n'est pas aussi nette qu'on aurait
pu le croire, et l'on voit clairement, dans la série, que certains éléments inventés
côtoient des faits existants. Notre perception de l'actualité en est donc irrémédiablement
transformée. En effet, le déroulement des aventures de Gabriel Lecouvreur est tel que le lecteur,
sans aller jusqu'à parler d'identification, se sent proche du Poulpe, et donc de son combat. A moins d'être
à la solde des ennemis de celui-ci, et d'avoir un système de pensées et une échelle
des valeurs opposées aux siennes, il va sans dire que le lectorat du Poulpe adhère au contenu idéologique,
ou tout au moins n'est pas un opposant naturel (on serait tenté de dire «de classe») de cette
famille de pensée.
Parallèlement, et si l'on ne peut douter de la véracité et du réalisme des aventures
vécues par Gabriel Lecouvreur, il est flagrant que de nombreux points appartiennent au domaine de la fiction
; l'utilisation de la violence par exemple, n'est possible que dans une fiction. Dans la réalité,
il est évident qu'un personnage doté de faux-papiers, d'armes à feu, se promenant dans la
nature à la recherche d'intégristes catholiques ou de militants d'extrême-droite, dans le but
de les anéantir à l'aide de cocktails explosifs, un tel individu ne pourrait définitivement
pas exister, et encore moins revenir régulièrement, après ces opérations, boire une
bière dans son café préféré. Certains éléments sont donc de l'ordre
de la fiction. Ainsi, il apparaît que des pans entiers de cette série n'ont d'existence que dans la
fiction, et ne pourraient, rationnellement, pas avoir d'existence réelle.
C'est pour toutes ces raisons que la collection constitue un exutoire. A la lecture des aventures du Poulpe, tous
les éléments, réels ou imaginaires, s'entremêlent. Puisque le déroulement des
aventures de Gabriel semble être plus moral que dans la vie, nul doute que chacun prend du plaisir à
tordre la réalité. Les faits sont réels, mais les actions du protagoniste principal relèvent
de l'invention ; par voie de fait, ce qui se passe dans ces ouvrages est plus à même de convenir au
lectorat que les faits réels. Le Poulpe règle à sa manière les problèmes, et,
débarrassé du poids social des lois et des consensus imposés par notre démocratie,
il trouve des solutions radicales mais efficaces. Le lecteur est évidemment comblé par l'assouvissement
de ses désirs ; Le Poulpe incarne l'homme sans tabou, il nous ressemble, mais à l'inverse de nous,
et c'est là toute la différence, est vierge de conventions sociales autres que celles dictées
par son éthique. Chacun aimerait agir comme lui, et laisser choir le poids des diktats, pour affirmer ses
choix et combattre sans crainte. Pour citer un exemple récurrent dans les aventures du Poulpe, le Front
National, et d'une manière générale, les fascistes, sont harcelés, dénoncés
et combattus dans nombre d'épisodes. Or, les méthodes employées pour venir à bout de
la peste brune sont souvent très radicaux. Ici, point de consensus ou d'appel à la démocratie
pour tous, ils sont les ennemis et sont combattus comme tels. Ce qui constitue un danger, est bien sûr le
fait de ne trouver dans cette série qu'un exutoire : ce qu'on ne peut faire dans la vie, on le trouve dans
le livre ; et l'on perd par là même toute velléité de combat. C'est un peu caricatural,
mais si le lecteur trouve dans cette collection un aboutissement, des réponses à son questionnement
et son mécontentement, il risque de ne plus chercher à régler ces problèmes réels
que par la fiction, préférant sa simplicité et sa radicalité. En somme, on peut se
demander si cette série, bien involontairement, n'entretient pas son public dans un contentement tout à
fait illusoire, en le vidant de sa révolte.
Pour répondre à cette interrogation, on doit penser aux tragédies grecques, et à la
catharsis qu'elles provoquaient. Indissociable d'un sens, d'un enseignement précis, la pièce de théâtre
avait pour but de rendre l'homme meilleur, en le confrontant à des situations, des destinées qui
dépassent l'être humain. Il est fort probable que la collection Le Poulpe, dans une mesure et dans
une visée éminemment différentes, constitue une catharsis, et soulage son lectorat de certaines
contingences, sans pour autant émousser sa prise de position.
La prise de conscience
Si les auteurs de la collection Le Poulpe ont choisi le genre du roman noir, et le réalisme du genre,
c'est certainement pour provoquer une réaction chez le lecteur. Il paraît évident qu'ils refusent
l'apathie et le passéisme, et c'est pourquoi leurs ouvrages ne peuvent pas être de simples exutoires,
mais bel et bien des armes de résistance. On a pu voir plus haut les différentes phases qui président
à l'engagement ; parmi elles, la prise de conscience ; face à un fait, un acte, un livre (c'est le
cas ici), le lecteur est saisi d'une émotion sociale. Il sera ensuite plongé dans la réflexion,
dans une prise de conscience qui finalement débouchera sur l'action. Cette notion de la prise de position,
que nous avons décrite plus haut, dans le cadre de l'engagement des auteurs, se répète ici,
au sujet du lecteur, à la différence près que ce dernier n'est pas directement en contact
avec le fait social, mais avec un écrit qui le relate. L'ouvrage sert d'intermédiaire entre celui
qui sait, l'auteur, et celui qui ignore, le lecteur. La simplification peut paraître réductrice, et
il n'est en rien question de reproduire ici un schéma qui mette en relief le rôle d'une frange érudite
de la population ayant pour mission d'apprendre aux masses leur savoir éclairé. Le seul constat est
le suivant : ayant eu accès à telle ou telle information, ou plus sûrement, ayant été
ému, touché, révolté par un fait social, l'écrivain trouve dans son roman une
arme de riposte ; il se sert de ce qu'il sait faire pour prendre part à l'action. Le problème n'est
pas qu'il choisisse d'écrire ou pas, il est saisi par une nécessité impérieuse d'agir.
Sa tâche passe par l'écriture. C'est ce qui fait de lui un auteur engagé et qui l'éloigne
définitivement des autres. A partir de cette prise en charge du réel, les méthodes divergent
; certains vont opter pour la rédaction d'un brûlot, d'un pamphlet ouvertement dénonciateur,
revendicateur, tandis que d'autres vont préférer utiliser des armes peut-être plus dangereuses
car masquées par la fiction. Qu'importe le moyen utilisé, puisque l'engagement demeure.
Le lecteur va subir un processus identique. Recevant une information par le biais du livre, en l'occurrence d'une
aventure de Gabriel Lecouvreur, le lecteur va être touché, saisi de cette fameuse émotion sociale
fondatrice de l'engagement ; mais à la différence de l'auteur, qui n'a été confronté
à cette émotion qu'à une seule reprise (quand il a appris l'information), le public, au sortir
de sa lecture, va être à nouveau au contact de cette émotion, dans la réalité
cette fois (par le biais des média). Pour simplifier, le livre, qui peut sembler aux plus sceptiques un
piètre moyen de résistance, est en réalité un vecteur de l'action. Non seulement l'ouvrage
engagé répercute le fait social, mais il agit avec lui comme une loupe. Le lecteur retrouve dans
la réalité ce qui l'a ému dans la fiction. Ce qui a provoqué la réflexion dans
le roman prend vie dans le réel, et est instantanément mis en relief. Ce processus est valable autant
pour celui qui connaît déjà le fait social que pour celui qui le découvre : dans les
deux cas, il prend vie et relief et questionne le lecteur : quels rapports entretiennent la fiction et la réalité,
et surtout dans quelle proportion ? Ca peut paraître très surprenant, mais la fiction ne travestit
pas la réalité, mais lui confère du réel, en mettant perpétuellement en doute
nos convictions.
Bien sûr, il ne faut pas confondre ce type d'écrits avec ce que l'on appelle de la littérature
de propagande. Ce qui les différencie grandement est sans aucun doute le traitement réservé
à la réalité. En effet, dans des écrits de propagande, ce que dit, prétend et
conseille l'auteur est le vrai, ou du moins passe pour l'être. Il n'y a aucune distanciation entre la vision
du monde de l'écrivain et la réalité. L'adéquation est complète, si bien que
la réalité est ce que dit l'auteur. Dans le cas présent, le genre du roman noir interdit ce
type de rapprochement, puisque d'une part la fiction masque, d'un point de vue formel bien sur, les opinions de
l'auteurs, et d'autre part l'écrivain ne prend pas pour cadre de l'intrigue la réalité, mais
une vision plus ou moins décalée de celle-ci. La défiance que beaucoup éprouvent pour
la littérature de propagande est ici gommée, sans que pour autant le message n'en pâtisse.
Le but semble bien atteint : sans faire de «prêchi-prêcha»(98),
les auteurs de la collection Le Poulpe arrivent à distiller un message, tout en respectant l'intégrité
de la fiction. En provoquant une réaction chez le lecteur, ce que souhaitent tous les écrivains de
la série se résume à une prise de conscience. Sans essayer d'endoctriner, mais en essayant
d'amorcer une réflexion, de susciter une réaction, l'écrivain mise sur l'intelligence du lectorat
plutôt que sur sa crédulité. La prise de conscience du lecteur, son affranchissement par la
lecture est une réponse à la morosité ambiante. L'existence de la collection Le Poulpe est
comparable à autant de contre-pouvoirs où l'information n'est pas tronquée, et où la
réflexion est un tremplin pour l'action. En somme, si le résultat de ce projet devait se résumer
en peu de mots, il est vraisemblable qu'on le comparerait à une tribune, ou même un forum où
le lecteur perd son statut de consommateur pour revêtir celui de citoyen.
La fonction de cette partie de l'étude était de montrer que la série Le Poulpe constituait
un genre au sein même de celui, tellement plus étendu du roman noir populaire. Le contrat paraît
être rempli. En effet, nous avons tout d'abord examiné les similitudes avec le genre du polar ; il
y a certes de nombreux points communs, dans la construction formelle autant que dans le sens et dans les thèmes
en présence. Cet état de fait renforce encore l'idée selon laquelle les auteurs de la collection
ont voulu renouer avec le genre bien souvent méprisé qu'est celui de la fiction populaire. Toutes
les ressemblances avec ce genre sont à considérer comme une volonté d'héritage et comme
le témoignage de ceux qui veulent retrouver «le roman populaire qu'on a aimé»(99).
Ensuite, on a pu apprécier les éléments qui font de cette collection une ouvre unique. Ainsi,
les particularités de la série sont telles que la comparaison avec le roman noir est devenue de plus
en plus aisée, et il est clair que certains des partis-pris, comme celui de s'opposer à des ouvrages
du type SAS, sont révélateurs de la volonté de transformer certains aspects de la production
actuelle. D'ailleurs, quand Jean-Bernard Pouy, dans son cahier des charges, énumère «ce qui
va changer»(100), il impose à la série une politique
de rupture.
Enfin, nous nous sommes penchés sur l'accueil réservé aux ouvrages, et sur l'impact qu'une
série comme celle-là pouvait avoir sur le lecteur. Il ressort de notre analyse qu'une prise de conscience
accompagne la lecture des épisodes, et l'on peut comparer chaque aventure à une tentative, visiblement
réussie, de sensibilisation autour d'un thème qui le plus souvent ne bénéficie pas
du traitement médiatique approprié. La volonté des auteurs est donc de provoquer une réaction,
et d'enrayer, à leur manière et avec leurs moyens la montée de l'uniformisation de la pensée.
La suite...
(97)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
(98)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
(99)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
(100)- Jean-Bernard Pouy. Cahier des charges.
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