Au clair de la lune...






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Comité poulpien : qui se cache derrière ?
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Quand il pleut à la St-Médard

par Patrick Raynal



Le père Trochu s'arrêta devant la porte du bureau du proviseur. Il posa sa lampe et s'accorda sa troisième rasade. C'était sa cadence : une au début de sa tournée, une seconde devant le réfectoire une troisième au milieu du bâtiment administratif et une dernière après le gymnase.
Quatre coups de rhum pendant chacune de ses deux rondes de nuit. C'est le proviseur qui lui avait imposé cette deuxième ronde à la suite d'un commando que les gauchos avaient mené contre les murs intérieurs du lycée.

Depuis, un badigeon rouge et noir de cinq mètres de haut s'obstinait à percer sous la couche de peinture blanche dont on avait hâtivement recouvert le grand mur de la cour. "LE C.A.L. EST LIBERTAIRE, C'EST LA FÊTE À VOLTAIRE", disait le badigeon.
Le père Trochu rangea sa topette et reprit sa lampe. Une grande feuille de papier était épinglée sur le panneau d'affichage. C'était une page de journal. Après l'avoir lue, le père Trochu avala le reste de gnôle d'un seul coup de glotte.

- Six heures de colle pour toute la classe jeudi prochain et c'est pas fini, annonça Potard, le délégué de la seconde B du lycée Voltaire.
- Merde, fit Cheryl. Comment on va faire pour la fête ?
Gabriel ne répondit pas. Les dents serrées, il relisait la page du Parisien Libéré que le proviseur avait fait afficher au foyer. Au beau milieu d'un grand article sur l'état des lycées parisiens après Mai 68, un encadré intitulé "le noir ne fait pas l'unanimité à Voltaire", rapportait les propos d'un groupe d'élèves parlant au nom de la seconde B.
Il n'y a qu'un os à Voltaire, c'est celui que le protal porte en travers du nez. Le journaliste, un certain Pierre Levasseur, concluait en indiquant que le proviseur en question était d'origine sénégalaise
- Tu m'entends ? insista Cheryl. Jeudi, c'est juste le jour de la fête ...
Gabriel se leva sans rien dire. Il toisa les élèves rassemblés frileusement autour de la machine à café et sortit de la pièce en balançant furieusement ses longs bras.
. " Il a l'air d'un poulpe en colère ", murmura Cheryl toute rêveuse.
- Je me demande si tu seras un jour foutu de te servir de ta tête, grogna Pedro. Y'a rien qui te choque dans cette page ?
Gabriel regarda le vieil anar qui lui servait d'oncle comme si la solution allait s'inscrire dans les rides bienveillantes du bonhomme.
- La date... Elle te semble normale, la date ?
- Ben, c'est celle d'aujourd'hui.
- Bravo! ricana Pedro.
- Merde! fit Gabriel en filant sans finir sa bière.

- Le Parisien Libéré, j'écoute...
- Je voudrais parler à Pierre Levasseur.
- Un instant, je vous passe son poste.
Gabriel raccrocha en souriant.
Gabriel attendit. Autour de lui, les habitués du Pied de Porc à la Sainte-Scolasse rappliquaient pour l'apéro.
- Ouais Levasseur à l'appareil...
- J'appelle pour l'article, fit Gabriel, en forçant sur les basses. Ils ont repéré le coup de la date. Le proviseur parle de prévenir les flics...
- Ecoutez-moi, Michalon. Je vous...

Gabriel attendit sans bouger que tous les élèves aient quitté la salle de maths.
Vous avez un problème, Lecouvreur ? demanda Michalon avec un sale sourire.
- Oui M'sieur. Un problème de probabilité. Sachant que l'édition d'un quotidien tombe tous les jours à cinq heures, quelle est la probabilité pour qu'une de ses pages puisse être affichée au lycée Voltaire à minuit trente le même jour ?
- Sale petit con, grinça Michalon. C'est vous qui foutez la merde ici... Je vous ferais virer avant que...
- Vous fatiguez pas, M'sieur. Levasseur s'est dégonflé et Le Parisien est prêt à passer un rectificatif. J'ai même le titre. Provocation fasciste à Voltaire... Ca sonne bien, non ?

- De toutes façons la fête est à l'eau, fit tristement Cheryl en contemplant l'averse qui tombait sur la capitale. Gabriel, fataliste, haussa les épaules.
- C'est quand même pas de chance, reprit Cheryl. La semaine avait pourtant bien commencé. Le protal lève sa colle et ce facho de Michalon demande sa mutation pour Pétaouchnock... Le miracle aurait pu continuer.
Gabriel sourit en levant les yeux de la maquette de l'avion de chasse russe qu'il était en train d'encoller.
- Y'a jamais de miracle, Cheryl. On peut toujours aller fouiller derrière les faits mais on ne peut pas empêcher qu'il pleuve un 8 juin.
- C'est quoi le 8 juin ?
- La Saint-Médard, pardi.

Tiré de l'agenda 96-97 de la Librairie internationale Kléber
et des librairies des facultés.